C’est le film « USS Alabama », « Crimson Tide » dans sa version originale, sorti en 1995, qui est le support de notre article. Si tout film de guerre est une propagande, celui-ci fait notable exception. Il met en perspective une idée de cette activité fort florissante depuis l’avènement d’Homo Sapiens il y a 300 000 ans : la guerre. Cette histoire pose cartes sur table avec le risque inhérent à toute entreprise, mais qui atteint son paroxysme dans sa totalité, ultime œuvre picturale couvrant la Terre de cadavres et de carcasses : la guerre nucléaire. Une grille de lecture qui joue sur nos deux officiers magistralement interprétés par Gene Hackman et Denzel Washigton.
Nos deux héros s’opposent en effet à tout point de vue, tant physiquement, psychologiquement que socialement. Gene Hackman, vieux loup de mer depuis plus de vingt ans et un mariage épuisé, commandant du bâtiment, entend bien faire appliquer l’ordre venu d’en haut, fût-il interrompu. Il le dit lui-même, il est « primaire », paradoxe humain d’un homme qui vogue dans une opulence technologique à faire pâlir n’importe quel primate admirateur de bâtiments marins.
Certes, notre analyse pourrait produire cet extraordinaire antagonisme de « primate marin », capitaine au long cours, qui contraste avec son outil de haute ingénierie, mais qui garde néanmoins le fossé d’avec le vrai primate, par la conscience même qu’il a de cet écart qualitatif. Etant décidément aux antipodes d’une binarité noire-blanche, j’en viens maintenant à Denzel Washington, le commandant en second, marié, deux enfants et un chien, famille idéale donc, qui se veut un être posé. Et, quand bien même il réussit l’examen d’immersion par l’absence de tout commentaire obséquieux lors de la plongée (l’épisode du cigare…), la nature ne tarde point à revenir par hublot imaginaire. Notre second est un intellectuel qui réfléchit avant de passer à l’acte, il aime s’écouter parler. Cette différence se manifeste lors d’une subreptice panne de transmetteur… l’ordre du Quartier Général d’entériner le lancement d’un missile balistique est interrompu. Nous assistons à deux interprétations qui s’affrontent : l’une est l’exécution du lancement du missile, l’autre est sa mise en suspens jusqu’à réception intégrale de l’ordre. Il ne s’agit en rien d’une décision cosmétique, mais bien d’une potentialité nucléaire. Par un jeu de contre-ordres et d’abus de pouvoir, l’équipage est pris en otage par cette attente interminable, pour finalement recevoir cet ordre, véritable Bulle du Pape, d’abandonner l’exécution du lancement.
Le décor est presque posé lorsque soudain un subtil détail me titillant l’esprit, hors de ce capharnaüm inaudible d’informations en continu, me sert en hors-d’œuvre une opposition historique inversée que nous suggère avec malice ce duo : notre intellectuel est noir alors que notre primaire est blanc, prenant ainsi par surprise un téléspectateur habitué au contraire depuis la nuit des temps. Mais l’acmé de cet enjeu plus profond surgit à la fin de ce drame. Le commandant, donc le blanc, reconnaît les qualités de leader de son second, le noir, et le recommande à ses supérieurs pour sa succession. Cette demande est aussitôt entérinée par les juges. Tout un programme…
Ayant planté le décor d’intérieur, sans fenêtre sur cours ni vue sur un horizon bleuâtre, nous passons au plat de résistance, sorte de résurrection inattendue.
Les années passent. Nous sommes en 2008, débâcle, bérézina version crise financière pour les nuls. Soudain par une diversion inattendue, mais forcément préchauffée, notre intellectuel refait surface après treize ans d’apnée, mais sans cigare. Et le revoilà qui nous tient en otage par d’interminables discours sur les choses du monde, à Washington, rien à voir avec Denzel, toute ressemblance étant fortuite. Il exprime ses émotions, sa tendresse, verse des larmes, les siennes, bref un émotif en haut-de-forme. Et pour ce qui est du monologue, je vous laisse seul juge… La comparaison aurait pu s’arrêter là, mais pourquoi donc se faire souffrance en si bon chemin, alors que le plus succulent est à venir ; il n’y a qu’à suivre le titre !
Nous sommes en 2016, la roue tourne, non pour notre intellectuel grisonnant et ses interminables monologues (ou peut-être le cigare ?) car sa chaise était éjectable, mais pour ce système de succession quadriennal bien huilé. Notre héros a néanmoins du ressentiment en quittant le perron, car il eut préféré baiser la main d’Hillary que de serrer virilement la main manucurée de notre dernier personnage, dont la tignasse est aux antipodes de notre commandant sous-marinier, je vous le concède très volontiers. En revanche, pour son côté primaire… mais que le lecteur ne s’y trompe pas, ce n’est pas vers la marée sanguine que je vais l’emmener. Il n’aura donc pas droit à une critique en règle. Point de hurlement avec la meute pour ma part où risque minimum et rendement maximum sont légion dans cette littérature lénifiante, transfert subreptice du caractère primaire ou quand la morale devient perversion. Nenni, pour cet exercice où l’outrecuidance chatouille les rayons solaires, je propose aux lecteurs engagés d’en rester à cette phrase.
Continuons donc avec les autres.
L’inversion survient sur la chronologie : le jeune part, le vieux arrive. Le primaire, alors au zénith de sa vie, n’a donc pas l’occasion de céder sa place l’estomac plein au jeune partant dont l’avenir est encore devant lui. Il est non seulement son opposé, magnifiant ainsi la prophétie de cette marée tragique, mais, en revanche, en contradiction avec son prédécesseur, distordant ainsi leur relation. Nous n’imaginons pas en effet un commandant plus jeune que son second dans ce transfuge conflictuel où se joue l’avenir de la race humaine. Une chose à la fois, s’il vous plaît. Et Barack d’obséder Donald, ce dernier cherchant fébrilement une porte de sortie, habité qu’il est par les agissements supposés de son prédécesseur, qui entretemps a troqué le sous-marin par le sport nautique, sublimant ainsi une liberté retrouvée. Donald ne pourra pas en faire autant… la messe est dite. Il croit devoir agir dans la précipitation rattrapant ainsi un retard imaginaire. Le meilleur est pourtant devant lui, à sa porte. Il lui suffirait alors de demander conseil au jeune, contre-pied libérateur d’une geôle qui enferme notre second-primaire-devenu-commandant dans un drame futile et pervers. Les rumeurs nous le rappellent tous les jours : politique et pragmatisme font bon ménage. La force d’un Homme est de faire abstraction de ces pies susurrantes, particulièrement celles qui viennent de nulle part.
Mais n’oublions pas la raison pour laquelle nous vous avons invité ! Depuis la première rédaction de ce texte, en avril 2017, bien des choses se sont passé dans ce bas monde. Ce couple imaginaire et réel à la fois, qui partage si peu de photos en commun, confirme cette œuvre cinématographique, ce scénario improbable dans ce 50 pièces, épuré, avec cuisine centralisée mais sans vue sur la mer, pourtant si proche. En fait jamais l’expression « Faites vos jeux, rien ne va plus ! » (« Place your bets. All bests are closed ! ») n’aura été aussi si erronée. Dans ce scénario visionnaire, la situation s’apparente à une binarité noire/blanche tout comme les deux héros de l’histoire, comme un trompe-l’œil que le spectateur est sensé déjouer par le questionnement. Car l’image, par nature, s’impose d’elle-même, laissant sur le moment aucune place à l’imagination ni au sens critique. L’hystérie ambiante d’aujourd’hui contraste avec la ferme volonté de 1995 de vouloir régler une injustice apparemment insoluble, un biais coloré à l’embauche, par une qualité qui se perd et se dilue dans un miasme idéologique : la compétence.
Auteur: Jean-Marc Pauli