L’histoire racontée fait partie de notre existence. Elle est comme un second souffle qui nous permet de prendre goût à la vie et qui fait s’arrêter, le temps d’une narration, notre biologie chronophage. Qu’importe son origine, elle devient vite nécessaire au parcours initiatique, qui même tacite, se répète et se renouvelle. D’ailleurs, nous la comprenons bien mieux, et ce dès notre plus tendre enfance, qu’une simple équation du deuxième degrés alors que cette dernière est plus facilement programmable.

Voici donc le nœud, celui d’une rencontre entre deux univers, de l’artificiel et du genre humain qui excelle naturellement dans cette art. Mais cette excellence pourrait bien être le terreau d’une faiblesse, car à trop bien faire, cette histoire-là pourrait devenir son tombeau. Les histoires étant narrées depuis tant de millénaires, alors qu’elles ne sont ni vraies ni fausses, fruit d’une humanité qui manufacture et transforme, qu’elles ont fini par en rendre le narrateur fragile et sans défense devant cette réalité en concurrence avec un hyperréalisme, dont la confusion totale sera bientôt atteinte.

Le changement se produira bientôt. Il nous prendra au cou sans prévenir. Mais de quoi s’agit-il au juste? D’un virus utopique qui nous rendrait fou, aliéné de notre humanité? Non, bien plus simple et tellement vraie cette fois-ci. Cette histoire sera le produit de la machine. Car pourquoi attendre la venue de vrais acteurs de chaire et de sang, pourquoi mettre en scène des vacuités ou construire des portes ouvertes alors que le tout pourra être programmé avec un tel réalisme tant visuel qu’auditif que le spectateur croira ou se laissera croire que tout ceci est vrai? Il sera bien plus commode et convenable de dessiner non seulement la pièce, coup de crayon à son tour bientôt délégué, mais aussi les personnages avec un réalisme tel, qu’ils se substitueront au réel, à ces acteurs qui vivent encore.

Ils crieront, pleureront, nous regarderont au fond des yeux nous aspirant dans leur vie par une empathie qui vient de nul part, nous susciteront de nouveaux espoirs, nous persuaderont de nouvelles idées. La vie autour de nous, par nos yeux et nos oreilles, sera celle du quotidien et de l’événementiel, de la surprise et du drame et nous bercera de nos illusions, car ces personnages ne seront qu’invention nous empêchant définitivement de faire la part des choses, de séparer le réel de l’imaginaire. Nous plaindrons leurs maladies, leurs échecs, nous regarderons larmoyant la misère d’un continent, mais tout ceci ne sera qu’artificiel. D’ailleurs la plupart d’entre nous, de ceux qui ont regardé et écouté des histoires, n’ont jamais vu leurs acteurs, ni au labeur ni au repos. Alors quelle importance! Comme dans notre réalité, les vies et les destins seront narrés, les acteurs redevenus homme de la rue seront espionnés, des fangeux ayant subit échecs et décadence pourront revivre l’ivresse de la célébrité et tant de choses encore, au gré des algorithmes. Mais à la différence de notre état, l’irréel sera sans limite, sans contrainte puisque l’artificiel n’est pas une personne: fi donc de la protection juridique et haro sur ces gens venus de nul part, stimulant ainsi les plus bas instincts de notre race.

Un jour, bientôt, nous serons les premiers témoins d’un film aux images artificielles d’un tel réalisme que nous fêterons cette date comme un progrès de notre société moderne. Ces nouveaux acteurs avec leurs regards, leurs rides, leurs sueurs, seront nos fiertés engendrées comme nos fils technologiques et considérés comme nos égaux tant ils nous auront émus et touchés au plus profond de nous même. Les critiques d’auteurs, tout autant virtuels, seront dithyrambiques et nous voudrons connaître leur vraie vie et c’est alors que naîtra ce nouveau monde parallèle que nous dirigerons encore, avant que celui-ci ne prennent définitivement les rennes de son destin imaginaire.

Plus rien ne sera réel. Tout ne sera qu’histoire… artificielle. Une restructuration de l’industrie en profondeur… et de notre âme aussi.

Jean-Marc, 4 avril 2017