Réactualisation ? Sujet brûlant ? L’intervention du ministre des Affaires étrangères indien lors du lors du Raisina Dialogue de janvier 2018, forum de géopolitique et géoéconomie organisé chaque année à New Delhi par l’Observer Research Foundation, en impose par sa clarté et son objectivité.

Mais ne brûlons pas les étapes et rappelons tout d’abord à nos lecteurs l’astuce mnémotechnique née dans les années 2000, à savoir le mansplaining. Fusion de « man » et « explaining », il désigne une situation dans laquelle un homme explique à une femme quelque chose qu’elle sait déjà, voire dont elle est experte, souvent sur un ton paternaliste ou condescendant. Si le néologisme est flagrant, la pratique quant à elle est des plus anciennes et surtout non exclusive à la gent féminine. Pour l’illustrer, nous passerons par ce bref échange où, justement, le ministre Subrahmanyam Jaishankar, répondait aux questions du modérateur Samir Saran en présence d’autres invités.

Je vous retranscris l’échange dès la huitième minute (Lien Youtube) :

  • Samir Saran: Let me ask you (about) Russia, and if you were to now make similar predictions for the next year (2019), when you’re speaking with us again and I question you on those. What will those be, so Russia and the next changes that 2019 could see as something that people we would all to content with?
  • Subrahmanyam Jaishankar: Well, you know, to be very honest, if there’s one thing which baffles me about American thinking currently and to some extent European thinking, it is the obsession with Russia. You know, I think it’s so emotional, it’s so visceral…
  • SS: Like India with Pakistan?
  • SJ: You know, in a way mostly.
  • SS: Laugh
  • SJ: We haven’t yet passed laws of sanctions against Pakistan. I’ll tell you why (…) I mean, it’s interesting you make that comparison, because in our own part of the world, we get advice from other people saying: “you know, be practical, be rational, you cannot talk to the other guy… Okay, they might be doing bad things but you’ve got to live with it, you’ve got to get them into the tent.” (je souligne) For people who give you all this advice in running our lives.
  • SS: When it comes to (inaudible).
  • SJ: I’m honestly… the extreme to which this has gone and I’m not sure it’s even smart, because I think it’s actually giving Russia less and less incentives…
  • SS: To be a stable actor?
  • SJ: No, I mean obviously then Russia will be angular, to assert itself, makes its point. So, I think this is an issue on which, it’s not an ideological issue at least for us, but I think we have a very clear sort of difference in perspective with the Western world broadly.

Je ne m’étendrai pas sur l’aspect divinatoire de l’ambassadeur Jaishankar, dont les aptitudes diffèrent sûrement de celles de nos experts en tout genre, ministres des Affaires étrangères inclus, là n’est pas le propos de cet article.

Ce phénomène sociologique, où les dominés parlent du dominant et y pense continuellement, alors qu’au contraire notre grand seigneur jouit de sa situation en ne pensant qu’à lui-même, nous est en quelque sorte familier : celui qui tient le bâton ne ressent nul besoin de comprendre l’autre, car il n’a pas, eu égard à sa situation, ce problème à résoudre. Il en a d’autres qui, au regard du dominé, paraissent superflus, voire futiles. De ce positionnement dérive un sentiment de supériorité qui, sous un effet normatif, engendre un environnement sociologique, dont l’un des symptômes est ce mansplaining.

J’osai donc cette pirouette intellectuelle qui se cristallisa d’un coup à l’écoute de ce dialogue, et l’idée me vînt de substituer « occidental » à « man » pour peaufiner avec un « west », bien plus fluide à l’oreille.

Le concept de west exprime une facette des relations complexes entre les anciens colonisateurs et leurs ex-colonisés, dont la trace historique révèle la teneur et la persistance de cette condescendance. Que l’on soit ex-dominateur, à qui un peu de temps est nécessaire pour s’habituer à ce changement de norme, ou ex-serviteur prié d’endurer de telles humeurs certes déclinantes, mais tout de même si rabaissantes ; le temps est bien entendu perçu différemment selon que l’on soit sous le joug ou non de l’histoire des hommes.

Mais attention, car si le concept de splaining se voit déplacé sur la sphère géopolitique, les symptômes exprimés via le genre demeurent ! Les agents peuvent donc se retrouver dans des situations similaires, qu’ils soient homme ou femme, du monde autrefois colonisé. Car si nos ex-colonisateurs sont les champions du westsplaining, cela n’épargne point nos ex-colonisés mâles d’adopter un ton condescendant aussi envers leur chère et tendre, renouant ainsi avec ce rapport de force séculaire…

Nous avons donc deux concepts, le mansplaining et le westplaining, et deux agents, l’homme et la femme, soient quatre combinaisons que nous allons développer.

Le westsplaining est un vecteur plus global, car il inclut également ces dames qui, sans aucun doute, adoptent la même condescendance que leur partenaire lorsqu’elles s’adressent aux peuples de l’autre monde. Je relativiserais néanmoins. En effet, comme ces dames subissent elle-même cette condescendance de leurs hommes, elles sont donc en plus grande proximité avec leurs voisins, ceux des pays ex-colonisés. En étant relativement moins éloignées, elles peuvent être potentiellement plus compréhensives, développant ainsi une certaine empathie envers les indigènes, car partageant en commun cet hyper mansplaining. Nos dames du monde, censées avoir intégré cette pression, opèrent donc sur le différentiel, d’où cet effet de proximité relative vis-à-vis des indigènes ; l’ex-colonisateur demeurant, quant à lui, dans ses nuages mythiques d’ancien dominateur absolu. Vœux pieux ou réalité psychologique ? Comme souvent, le confort matériel et vénal a cette extraordinaire faculté d’adapter le discours qui, par un effet de feed-back, pousserait la femme colonisatrice dans les bras de son époux et, ce faisant, la rendrait tout aussi méprisante que lui. Elle ferait coup double, puisqu’elle s’affirmerait également comme femme d’autorité, faisant de nos autochtones office de « service boys vintage » pour la décoration intellectuelle de nos matrones bourgeoises. Je relativiserais donc, tout en maintenant une certaine réceptivité à ce différentiel.

Pour lier le tout, imaginez une balance, celle des écarts relationnels entre nos quatre personnages, centrée sur un idéal, sans crispation ni mépris. Notre coq occidental se situe sans surprise à une des extrémités de ladite balance. Cette position le cristallise en un tout, résultant d’une histoire de conquêtes tant intellectuelle que matérielle. Puis, entre lui et cet idéal se trouve sa dame, qui certes bénéficie desdites découvertes, mais dans une moindre mesure. Bien sûr, nos deux personnages sont un symbole tant géopolitique que fantasmatique, tant les disparités intra-muros sont grandes, j’y reviendrai. Passant par ce milieu idéal, nous croisons cette fois-ci l’homme du monde autrefois colonisé qui se trouve en symétrie avec la première dame, repoussant ainsi sa conjointe à l’extrême opposé du coq. C’est elle qui, symboliquement, subit les deux explications : celle de l’Ouest (west) et celle de l’homme (man). Schématiquement, nous avons l’alternance homme-femme, puis de nouveau homme-femme. Le sens vectoriel signifie le ciblage qui augmente : plus l’on se déplace vers la femme du monde non-aligné, plus la pression exercée sur la cible, identifiée par le suffixe splaining, augmente. Voilà enfin le décor planté, qui intègre et le mansplaining et le westsplaining.

Ce concept de splaining peut se retrouver au sein d’une même civilisation. Il en est de même pour une même culture, d’un même pays, et vogue le navire. Il peut être également généralisé, puisqu’il résulte d’une sociologie du pouvoir, qui dans ce cas prend un double aspect à la fois social et géopolitique.

Un effet miroir ?

Que penser du constat du Ministre Jaishankar ? Qui suis-je pour conseiller un personnage ayant une telle expérience dans la politique et la diplomatie, observant cette navrante réaction du monde de l’Ouest ? J’ose proposer une contre-mesure salutaire qui, par effet miroir, pourrait conscientiser le comportement navrant de nos diplomates de l’Ouest, cultivant tant l’entre-soi que l’ignorance de l’autre ; celle d’utiliser le même langage, constatant notre inaptitude à prévoir et gérer la crise de 2022. Que penserait un quelconque ministre de l’Ouest si, par le vasistas de l’espièglerie, un ambassadeur d’un pays non-aligné avait le toupet de s’adresser à lui, avec paternalisme et condescendance, en lui démontrant de facto qu’il ne sait manifestement point gérer les affaires de son propre monde ? Qu’il devrait, lui, ex-colonisateur, faire preuve de sang-froid, d’analyse et de circonspection ? Que l’on saurait mieux ailleurs ce qui est bon pour lui-même ? Je l’entends déjà geindre son innocence, renvoyer à qui ne le veut pas toute responsabilité du drame, et jurer qu’on ne l’y reprendrait point une autre fois ! Un miroir plein de malice où bêtise et mauvaise foi font bon ménage.

Le maître pleure,
Et vend ses larmes à l’esclave,
Le maître rit,
Et lui vend son bonheur
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