Une guerre silencieuse

Je commencerais par une digression. Le Russe Grigori Perelman célèbre pour la solution du problème de topologie posé en 1904 par le mathématicien français Henri Poincaré, sur lequel il avait travaillé pendant sept ans, refusa la récompense d’un million de dollars promise à celui qui aurait résolu ce problème centenaire. Cela déclencha un émoi d’incompréhension. Sa récompense, Perelman l’avait obtenue par lui-même, par cette formidable résolution -une découverte en soi- mettant au placard toute prétention pécuniaire. Somme toute, son détournement nous renvoie à une de nos peurs, celle de ne pas avoir assez de pain alors que son garde-manger doit être plein à ras bord lui donnant ainsi libre-court à son imagination: bien éloignés de toute considération comptables Grigori a malgré-lui tué l’argent.

Ce témoignage prégnant met en exergue l’évolution de notre société et de son art, celle d’un besoin imminent de récompense matérielle. L’ultimo de ce mécanisme bien rodé est la certitude d’un gain en espèces avant même d’avoir ébauché l’œuvre, summum pictural d’un art continuellement contemporain. En finance, on appelle cela un “arbitrage”, acte au demeurant délictueux et punissable s’il se réalise sur la base d’une information initiée… D’un tel modus operandi surgit la question sur la distinction entre “art” et “art contemporain”. Un souci minutieux du profit à court terme, une parfaite corrélation entre le nombre de points pixélisables à souhait et le nombre de pièces, profit sublimé par l’artiste, créateur de richesse.

De cet appât du gain émerge un problème de conscience et pour y faire sa place, l’artiste contemporain doit tuer le père, comme Léonard de Vinci qui eut l’outrecuidance de peindre une femme pour la vie, pour toujours, art qui fût à l’époque contemporain lui aussi, mais depuis devenu subversif, car nous rappelant une vérité dans sa plus simple expression, celle de l’art qui suggère, derrière le masque du réel, une vérité qui nous dépasse encore aujourd’hui. Il est en effet frappant de constater que l’art contemporain ne suggère pas, mais qu’il impose une interprétation par évidence. L’œuvre ne force pas le contemplateur à l’effort mental au contraire d’une peinture classique dont l’interprétation doit être mentalement extraite de son contexte réel demandant un effort supplémentaire… dont le lecteur pourrait reprocher l’élitiste analyse que je lui sers, un comble pour une critique de cet art d’aujourd’hui. Une évidence pur votre serviteur.

Finalement l’artiste contemporain se positionne contre l’art des cavernes, car il n’a ni de temps à perdre ni forcément le talent dont il est fiévreusement à la recherche, perdu qu’il est dans les méandres pyramidales d’un Maslow dictateur.

D’un retour à l’enfance, du déjà vu au pays des nains de jardin ou d’amas plein de gravier, il est vrai qu’un môme de trois ans ne peut exécuter une toile de maître contemporain, constat objectif que je partage sans ambages, tout comme il serait incapable de dessiner avec fidélité un Mickey Mouse. Et l’artiste contemporain, le peut-il? Question oubliée par les critiques qui, partant, pensent naïvement que ces artistes des temps nouveaux le peuvent, se bornant alors à l’allégorie et la profondeur d’exécution, perdant le lecteur dans les méandres d’un projet sans fin, ou remake du project manager moderne. De l’aspect non aléatoire (qui reste à prouver) et discriminatoire de ces nouvelles œuvres, ces demandeurs d’asile en oublient l’objet de la critique, lançant un réel défi à ces artistes novateurs. Au risque d’entrer en conflit, ce qui serait le plus blessant dans l’affaire serait non pas cette absence de don, mais ce rappel un tantinet subversif à la réalité de l’aspect infantilisant de cet art toujours d’aujourd’hui, puisque dominé par le profit. D’où la digression…

Triptyque et tour de passe-passe

Pourtant désintéressé du Business Art, je suis récemment tombé sur un article qui titrait: “Le peintre le plus torturé bat le record de vente aux enchères”, cent millions pour une “Triptyque” exécutée par Francis Bacon en 1969. Je me suis alors souvenu de ces photographies en noir et blanc, celles des gueules cassées, réelles celles-là, et dont l’horreur maigrement atténuée par de dévouées infirmières, dont j’ entendais la voix douce et apaisante, rappelant combien, ô combien, la recherche pathétique du profit avait sa part de responsabilité dans les misères de l’Histoire de l’Humanité.

Le passage d’une réalité insoutenable à celle, intellectualisée, d’un néoromantisme bourgeois, dans l’oubli et la conversation, nous révèle une triptyque de cet art contemporain qui n’est pas celle que l’on croit, car que l’on voit, mais tout comme la Joconde, implicite, lit de notre histoire dramatique.

Voici donc la Triptyque classique, que je qualifie de néoromantique, à 100 million de Dollars…

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… qualificatif dérivé de cette Triptyque réaliste, du passage par l’oubli.

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Et de proposer comme deuxième peinture, celle du centre, un monochrome blanc comme symbole amnésique comme évidence d’une fuite de la réalité vers ce néoromantisme dont je faisais justement écho.

Loin de moi de vouloir créditer l’art vrai d’un gage de vertu, mais je crie cette générosité nourricière, prodiguant soins et apaisements à la misère de ce monde qui fiévreusement cherche à transformer du bronze en or… Monsieur Bacon, du moins post mortem, aura plus que réussi cette alchimie contemporaine en 83 mille onces d’or, soit plus de deux mille trois cent kilogrammes de ce saint métal au cours de mars 2017. Pas mal pour une conversion. Les critiques convertis en analystes financiers depuis belles heurettes nourrissent ce marché alternatif en y insufflant flots de commentaires qui graduellement ajoutent de la valeur à l’objet. D’ailleurs, ne pas considérer une œuvre contemporaine c’est risquer le bilan médical des plus sévères car au moindre doute sur la valeur et les cours s’effondrent.

Un présentoir à l’affiche

Pour remettre en perspective “art” et “art contemporain”, c’est ce dernier qui, pour être mis en valeur, est exposé dans le cadre du premier et non l’inverse; témoignage d’une histoire ontologique où l’emprunte créative bien que réduite momentanément à l’état de présentoir demeure imperturbable telle une ipséité de granite que l’homo sapiens contemporaïnus ne pourrait détruire, raison chronologique de la créativité humaine. Même réduit dans le galeta de la jalousie, l’art historique nous chuchote l’origine de notre espèce et son arrière-petit rejeton freudien, criant de plus belle dans les “espaces muséaux”, son besoin de reconnaissance et d’espèce sonante et trébuchante, ne pourra obtenir que maigre consolation. Mais au travers ces frasques spéculatives, je me demande si notre gotha n’a pas voulu s’approprier une vertu en y imprimant sur l’arbre de l’Histoire un “j’y étais” pour ressembler un instant aux princes d’autrefois.

Une explication par saturation

Finissons par une hypothèse certes fragile et si contemporaine à la fois.

Depuis la nuit des temps l’homme vit au milieu de la nature, et même les plus éloignés en sont entourés, tributaires. Le paysage est fait de quelques couleurs dont les yeux résument l’aspect, la forme et la teneur. Nous regardons un arbre et ses feuilles comme un tout et non toutes ses feuilles une par une. La pluie est l’ensemble des gouttes d’eau qui tombent et non ces gouttes d’eau que nous pourrions voir distinctement dans le temps. La nature de par son identité, sa fonction et ses attributs est reposante. Normal nous y sommes né, c’est notre environnement naturel. Or depuis prêt d’un siècle, le paysage s’est complexifié. Les artifices qui composent notre milieu se sont incroyablement démultipliés en détails que nous serions reproduire de mémoire. Ces innombrables objets ont de plus une signification distincte nous empêchant de les unir comme nous le faisons des feuilles en feuillage, créant ainsi un effet de saturation visuelle et mentale. Celles-ci par effet compensatoire, d’une symbiose toute physiologique qui nous rend assoiffé après un bon repas bien salé, nous rend plus que perméable à une vue simple et reposante, caractéristique notoire de notre “art contemporain”. Je ne stipule pas une corrélation parfaite, mais une tendance certaine entre l’environnement et un besoin dans l’objet observé. C’est une piste pour une analyse certes peu glorieuse, dont le prosaïsme étoufferait tout velléité d’un grandiose génie humain, mais qui a pour le moins la vertu de nous épargner tout jugement des plus subjectifs, je pensais au gout des autres… Nous compensons notre environnement hyper détaillé par un décorum aux lignes et couleurs relativement simples et dont l’intention est explicite. Un Picasso est en effet par définition une fiction picturale. La libre d’interprétation en est donc le point de départ, c’est même un truisme.

Chemin faisant, finissons donc par une note positive, une évidence même: cette simplicité, ce manque de rigueur se jouant de l’escroquerie intellectuelle comme un équilibriste suspendu au-dessus des chutes du Niagara attaché à son fil protecteur, nous a ouvert la voix à une légèreté saine, alternative du parfois lourd historique. L’art contemporain a rempli pour la joie de nos cônes & bâtonnets ce besoin de distraction et d’amusement, nous donnant à tous un peu de fraîcheur et d’originalité dans ce monde bien amer.

Et de finir, que le commun des mortels n’a peut-être pas saisi le message d’une œuvre contemporaine, mais les critiques ont-ils compris le besoin de l’Homme? Se sont-ils compris eux-mêmes avant de juger autrui?

Tout un programme.

Jean-Marc,  3 avril 2017