Contexte et conclusion sommaire
C’est l’audition d’une émission radiodiffusée présentant le livre « Dufour, la construction d’un héros suisse » qui m’a poussé à l’achat de ce livre édité chez Georg. Son objectif, je cite : « comprendre les mécanismes, les temporalités et les spécificités de cette transformation », à savoir l’héroïsation de Dufour.
Mon objectif est d’énoncer une critique du contenu et de la méthode à l’exception des chapitres qui traitent des archives, des collections et des deux guerres mondiales.
Mes principales observations sont les suivantes :
- le mécanisme d’héroïsation présentée en page 13 n’a pas été appliqué au personnage de Dufour,
- certaines définitions et concepts clés pour l’observation de cette héroïsation n’ont pas été abordés et,
- certains commentaires très intéressants sont hors sujets et devraient être traités de manière ad hoc.
Je me suis focalisé sur les observations principales.
La critique
Je commence par l’objectif présenté par Irène Hermann en page 15, je cite : « Comprendre le mécanisme, les temporalités et les spécificités de cette transformation (héroïsation) – qui mue le chef militaire d’une partie d’une contrée en un personnage dont les vertus sacralisées représentent l’union et les spécificités de ce même pays ». En fin de livre l’autrice propose deux conclusions. La première affirmative, à savoir que Dufour n’est pas devenu héros par hasard, et la seconde hypothétique, à savoir que Dufour sert de substitut à une héroïsation surannée que sont les héros du Moyen-Âge, et ce pour rassurer la population en temps d’instabilité.
Nous pouvons dès lors entrer dans le vif du sujet avec la préface de Jean-Dominique Lormand (pages 7 – 8). Mon premier exemple semble en contradiction avec l’héroïsation, et pourtant. L’action de « déboulonner » la statue de Dufour qualifiée par l’auteur d’« impensable », car « l’homme échappe aux critiques », jette un doute sur les raisons de l’acte même. La statue constitue en effet la matérialisation du héros « Dufour » et son déboulonnement sa « dés-héroïsation ». Dès lors, les raisons de cet acte expriment le franchissement du seuil d’acceptation de cette héroïsation –une définition a contrario–. Mais pourquoi déboulonne-t-on les statues ? L’auteur ne mentionne pas d’autres raisons d’un tel acte. J’ai donc consulté Wikipedia qui énumère la liste suivante : « le déboulonnage est une réponse aux statues de figures historiques associées à l’esclavage, au colonialisme ou à des régimes autoritaires, permettant aux communautés de rejeter ces symboles. » Le mot « critique » n’est pas mentionnés. En effet, la raison ne saurait évoquer d’une personne notoire mais critiquable, que l’on déboulonne sa statue ; car il serait hors de raison d’exiger d’une personne, même d’un héros humain, la perfection sur Terre. L’auteur élargit donc le champ d’application de cet acte à l’aspect « critiquable » de son personnage et non uniquement pour la condamnation d’une injustice commise par ce même personnage. Cet exemple illustre un problème de définition de champs d’application (raisons de déboulonner une statue), qui a un impact sur la définition même du héros et son héroïsation via un seuil au-delà duquel ce personnage ne rempli plus les conditions de son statut de héros.
Nous passons maintenant à l’introduction d’Irène Hermann (pages 11 – 17), qui évoque le cadre d’un modèle de mécanisme d’héroïsation en 4 étapes élaboré à l’Université de Freiburg, à savoir : la (1) polarisation du personnage, puis sa (2) perpétuation en cas de succès impliquant une « charismatisation ». Par la suite ce nouvel héros évolue vers la (3) banalisation et/ou sa profanation, porte de sortie du processus vers la (4) Entheorisierung (dés-héroïsation) du personnage. Mais ce processus ne sera pas utilisé dans ce livre, nous y reviendrons.
Quant au processus même, j’y ai identifié un défaut majeur. En effet, à l’inverse du héros mythique où discernement et genèse ne font qu’un, le candidat historique passe par un stade de conscientisation, qui résulte d’un lien entre le fait et sa signification : le narratif exprime une prise de conscience de la population du personnage et des évènements qui lui sont associés. Ce processus ayant atteint un seuil critique, le candidat devient mûr pour sa « polarisation ». J’identifie ce processus à la conscientisation du héros par la population, rappelant que la Terre est jonchée de héros inconnus, entre autres cristallisés par la tombe du soldat inconnu. La conscientisation du « personnage Dufour » comme candidat potentiel à son héroïsation est tenue comme acquise, alors que c’est bien un prérequis nécessaire dont le résultat n’est en rien garanti. On en voit les conséquences dans la conclusion, où le questionnement en page 150 sur les « reconnaissances sociaux-culturelles » et « sacrifices sociaux » interroge certes la perception de la société, mais aucun lien n’est fait avec le processus en 4 étapes. Techniquement, la casuistique « dufourienne » n’a pas été insérée dans le processus d’héroïsation présentée en page 13. Un exemple typique est en page 149, avec le constat de la « contribution » délibérée du candidat à sa propre héroïsation qui « réduit, sans doute, l’aura romantique qui entoure ces hommes qu’on veut exceptionnels, puisque cette démarche les rend plus humains. » Non justement la mise en évidence de l’autopromotion de Dufour ne le rend pas « humain » mais plus « accessible » : son humanité est stable, mais sa sociologie est variable, en l’espèce subit une mutation en héros national.
Un aspect intéressant de la perception d’autrui est abordé en page 13 où l’autrice affirme que Dufour est devenu héros « des vaincus » et énumère les raisons d’un tel assentiment politique : ingénieur, cartographe, cofondateur de la Croix-Rouge, gestion de l’affaire de Neuchâtel. Il y a en revanche une raison, certes implicite mais révélatrice tant de cette époque que de cette « suissitude », qu’est la volonté de régler les différends de manière pacifique. Par exemple, Dufour relate dans ses lettres (recueil, BPU) sa visite des fortifications de la ville de Fribourg à la suite de la reddition de celle-ci, et exprime son soulagement pour les assaillants que le combat ne fût engagé, car les défenses auraient été inopérantes au détriment des défenseurs. Amateurisme et naïveté des fribourgeois ? Dufour laisse poindre un doute sur les autorités de ville et de ses habitants sur leur réelles intentions (se battre jusqu’au dernier ? saisir une opportunité pour une trêve ?). Car ces mêmes fribourgeois, voire la majorité de tous les habitants des cantons sécessionistes, ne voulaient peut-être pas de cette guerre. Au fond le Sonderbund serait une opération préventive contre la menace d’une minorité politique sécessioniste. Il s’agissait pour le Général de laisser une porte ouverte aux vaincus empêtrés dans une situation schizophrène, la difficulté étant qu’ils ne pouvaient fuir le pays puisqu’ils en faisaient intégralement partie ; sans parler de la viabilité d’un tel nouveau pays enclavé. Une porte de sortie, oui, mais une porte de sortie politique. Ce défis politique, inextricable de la mission militaire, clairement une charge supplémentaire qu’un général aurait volontiers balayé d’un revers de main par la brutalité, fut compensée par une gestion d’une guerre de faible intensité au regard des guerres du XIXe siècle. Dufour a tendu la main à des sécessionistes qui désiraient sortir de leur marais politique et dont l’agitation militaire en étaient devenu le symptôme.
Un aspect lié à la personne est abordé en page 14, je cite : « Proclamer l’héroïsme d’un homme, c’est bien-sûr donner ses qualités en exemple. Mais surtout, c’est l’entourer d’une aura sacrée, … ». Nous pourrions ajouter les défauts et les méfaits de chacun, éludés lors des discours nécrologiques, car il est de notoriété publique que les morts ne peuvent se défendre. Au fond un héros est, de son vivant, un mort qui s’ignore. En l’espèce, il serait possible de séparer le bon grain de l’ivraie de cet homme, dégageant ainsi un surplus « héroïsant », ce grain à moudre qui fera de lui un personnage immortel. La difficulté historiographique étant qu’une telle concession implicite n’est pas a priori gravée dans le marbre, ni dans les journaux, fussent-ils genevois. D’ailleurs la Confédération Helvétique étant une institution laïque au contraire des monarchies de l’Ancien régime, peut-on dès lors parler d’aura « sacrée » ? Oxymore ou vision politique de l’histoire ?
Concernant les deux prochains chapitres, je remercie Barbara Roth-Lochner pour sa contribution sur les archives (pages 19 – 38) ainsi qu’Eloi Contesse et Lyse Rochat sur la collection d’objets de Dufour (pages 41 – 56). Ces présentations, très intéressantes, n’ont pas été objets d’observation dans cet article.
Revenons-en donc à notre personnage principal avec le thème du héros républicain (pages 57 – 67) abordé par Bernard Lescaze. Arrêtons-nous à la page 58 où l’auteur parle de « perception » des contemporains et de leurs successeurs. Cette perception-là pourrait paver le chemin d’une conscientisation du phénomène « Dufour » comme personnage et comme acteur. Mais il nous tient en haleine jusqu’à la page 66, où il revient sur la « perception » des successeurs de Dufour, clé de compréhension du processus d’héroïsation. L’étude de ce prérequis s’insère en parallèle dans ce livre. Isolé du processus énoncé en page 13, il ne sera pas utilisé dans la conclusion. Cet aspect psychologique de conscientisation du phénomène « Dufour » par la population offre pourtant une alternative. Je cite l’extrait : « Les véritables héros ne sortent jamais du néant, mais émergent dans la conscience populaire avant de s’imposer, de leur vivant ou après leur mort. » L’historien plante le clou, mais dans un bois qui sera élagué de la conclusion par la directrice du livre, ce que je trouve dommage.
A la page 67, l’auteur frise le concept de risque sans pour autant l’expliciter, je cite : « …, la fonction du héros s’est quelque peu modifiée au cours des décennies qui ont vu l’Etat fédéral ne plus craindre [souligné] d’être renversé par ses ennemis, … ». En effet l’élément clé que les contemporains ont bien évidemment en tête, sans pour autant l’avoir sur la langue, est celui de risque. L’orage, tout de même d’une durée de trois décennies, est passé. L’incertitude quant à l’avenir du pays s’est donc évaporée sans jamais pour autant disparaître, car faisant partie intégrante de la nature des choses. Le héros focalise la perception du risque et personnifie sa cristallisation symbolique : la genèse du héros historique représente au fond le catalyseur d’incertitude et d’anxiété touchant toute la population à des degrés divers, à des compréhensions différentes. En effet, une population qui ne perçoit pas un risque en lien avec un événement historique, ne peut façonner ce héros historique, originellement un personnage, dont le rôle était justement d’avoir maîtrisé ce risque, en l’espèce une guerre civile potentiellement durable et donc un territoire potentiellement en proie à un partage des trois grands voisins, ainsi qu’une guerre perdue d’avance contre la Prusse. Je pense que cet aspect n’est pas anecdotique dans la genèse du héros, mais au contraire fondamental.
Nous allons maintenant aborder le cartographe de Philippe Frei (pages 69 – 91). En résumé, fort de son expérience napoléonienne, Dufour saisit peut-être plus que tout autre le potentiel de l’apport de la cartographie à la modernisation du pays, en fondant le Bureau topographique à Carouge et en professionnalisant l’activité (page 70, lesdits « Technokraten »). Son rôle clé du Sonderbund lui sert évidemment de tremplin pour une reconnaissance certes transversales entre le « général » et l’« entrepreneur », mais dont l’objet « cartographique » est un liant évident. On peut véritablement parler de campagne marketing, où Dufour joua des coudes pour y acquérir une position dominante (page 89) (cela dit à vérifier, car la pratique protestante de l’époque était de ne pas promouvoir un tiers).
La page 80 nous éclaire particulièrement sur cet aspect. En effet Philippe Frei identifie 3 phases chronologiques : les années 1840, celles du succès, les années 1850 – 1860, celles de l’emphase, de l’amplification (« überhöht betont » à la page 80) puis les années 1870 celle de son héroïsation. Je propose maintenant un arrêt sur image afin de faire un point de situation méthodologique en posant la question suivante : Comment utiliser les 3 propositions de processus d’héroïsation, la première mentionnée par Irène Hermann en page 13, la deuxième suggérée par Bernard Lescaze en page 66 et la troisième décrite par Philippe Frei en page 80 ?
| Auteur | Processus d’héroïsation par étape |
| Irène Hermann | (1) polarisation (2) perpétuation (3) banalisation et/ou profanation (4) Entheorisierung (« dés-héroïsation ») |
| Bernard Lescaze | (1) conscientisation |
| Philippe Frei | (1) succès (2) emphase (3) héroïsation |
Ces trois processus par étapes présentés en parallèle me laissent sur la faim. Une implémentation de la casuistique « dufourienne » aurait certainement aidé le lecteur à comprendre ce phénomène d’héroïsation qui dure depuis 170 ans. On pourrait d’ailleurs y insérer les informations clés des chapitres « archives », « collection » et « guerres mondiales » dans ces processus afin d’affiner l’observation historique, voire d’expliquer le phénomène.
A la page 87, Philippe Frei revient sur le Heldentmythos (mythe du héros) en lien avec le cartographe. Je pense qu’il y a malentendu entre la relation cartographe–général et le concept de héros au XIXe siècle. C’est bien le Général qui donne essor à la marque Dufourkarte. Si historiquement il est avéré que Dufour a tenté de dissimuler toute contribution d’autres cartographes, il n’en demeure pas moins lui-même un cartographe. Il ne s’agit pas d’une rumeur, puisque Dufour fut un des contributeurs du développement de la cartographie en Suisse, mais d’une attitude opportuniste (au sens anglo-saxon opportunistic), qui permit à son auteur de peaufiner son image de marque. Il eût été intéressant d’analyser le contraste entre le Général altruiste de l’Entrepreneur opportuniste.
Concernant les deux prochains chapitres, je remercie Thomaz Cornaz pour engagés suisses comme Poilus de la 1ère Guerre Mondiale (pages 93 – 121) et Marion Gros pour volontaires étrangers en 1939–1940 (pages 123 – 146). Leur apport très intéressant sur la continuité et la viabilité de cette héroïsation n’a pas été objet d’observation dans cet article.
Nous arrivons à la conclusion d’Irène Hermann (pages 149 – 152) qui déduit principalement de l’analyse de Philippe Frei, je cite : « [Dufour] ce dernier a mis beaucoup de soins à constituer son propre legs axiologique et que ses efforts ont été relayés par ses descendants. » Certes, mais rappelons que Dufour était cartographe, activité exigeant précision et rigueur. Dufour fut également un excellent général, activité exigeant synthèse, sagacité et un relationnel hors pair (et non une force physique particulière). Rien d’étonnant donc, rien de « contre-intuitif » (page 149), bien au contraire, dans cette activité d’« archivistes » de Dufour, qui au demeurant, a manifesté la volonté de pérenniser ses idées, ses actions et son engagement. En revanche la conclusion ne mentionne pas l’incertitude ni le risque inhérent à la situation et à cette période de la genèse de l’Etat moderne helvétique. La Suisse et ses habitants ont entendu siffler les balles à deux reprises, par une guerre intestine puis par une menace imminente de l’extérieur. Dufour joua un rôle clé dans la gestion de ces deux crises : il fut un risk manager hors pair des années 1840 – 1860, tant sur le champ de bataille que sur le terrain politique. Mais rien de tel ne transpire dans la conclusion.
Au fond, Dufour n’est peut-être qu’un prétexte. Les expressions telles qu’« homme blanc », « patriarcat », « misogynie » etc. pointent l’objectif réel du livre, à savoir l’intérêt d’Irène Hermann pour le rôle de la femme dans le processus d’héroïsation, qui en effet a toute sa place dans l’Histoire et l’historiographie. On pourrait d’ailleurs tirer une tendance phénoménologique du Dufour historique à l’équipe féminine suisse de football, cité dans le titre d’un quotidien le 18 juillet 2025 : « Héroïque, la Suisse y aura cru jusqu’au bout ». Sociologie, philologie, psychologie, politique et économie, tout y passerait dans la grille analytique pour observer et comprendre l’évolution du concept de « héros » durant les 170 dernières années, mais nécessitant une somme de travail considérable. Un sujet d’histoire qui a un bel avenir devant lui.